Le plan P, ou la fausse bonne idée

Quand la pénurie de pasteurs révèle l’incapacité des Églises à penser leur propre transformation

Une idée qui paraît raisonnable

Les Églises réformées suisses savent qu’elles vont devoir composer avec une pénurie de pasteurs. Les départs à la retraite seront plus nombreux que les nouvelles arrivées durant les prochaines années, et le déséquilibre devrait continuer à se creuser jusque vers 2040. Dans ce contexte, le Concordat a lancé le « Plan P », un dispositif qui concerne avant tout les Églises alémaniques concordataires et qui ne devrait donc pas, a priori, toucher directement la Suisse romande.

L’idée est de permettre à des personnes de plus de 55 ans, disposant déjà d’une formation académique, d’une expérience professionnelle et d’un solide enracinement ecclésial, de suivre une formation théologique de 60 crédits ECTS avant d’assumer certaines tâches pastorales sous le titre de « vicaires pastoraux » (!).

Il faut aussi garder en tête que ce dispositif naît dans un contexte ecclésial marqué par une conception historiquement très pastorocentrée du ministère, notamment à Zurich, où le pasteur occupait encore récemment une place beaucoup plus centrale et exclusive qu’ailleurs dans l’organisation de la vie ecclésiale. Le Plan P répond donc à une histoire institutionnelle particulière. Cela pourrait suffire à ranger l’affaire dans la catégorie des curiosités alémaniques qui nous concernent de loin. Ce serait pourtant aller un peu vite.

Car même si le Plan P ne s’applique pas directement aux Églises romandes ou plus largement francophones, il est intéressant à observer pour ce qu’il révèle. Sur le papier, l’idée paraît pragmatique : une pénurie s’annonce, il faut élargir le vivier de personnes capables d’assumer une partie du travail pastoral. Le dispositif valorise l’expérience acquise au cours d’une vie, propose une formation théologique ciblée et permet aux Églises de disposer « assez rapidement » de « nouvelles forces ». (Oui, je mets tout ceci entre guillemets)

Et pourtant, j’émets l’hypothèse qu’à peu près chaque caractéristique de ce dispositif raconte quelque chose de la manière dont les Églises pensent leurs propres crises : lorsqu’une ressource vient à manquer, le premier réflexe consiste encore souvent à chercher comment la remplacer afin de préserver ce qui existe déjà. C’est précisément pour cela que le Plan P mérite qu’on s’y arrête : à défaut de trouver une bonne idée, regardons pourquoi celle-ci me semble être une fausse bonne idée, et ce qu’elle charrie avec elle

Investir énormément pour quelques années de service

Le premier grain de sable est très concret : le rapport entre l’investissement demandé et la durée pendant laquelle ces personnes pourront réellement exercer. Le Plan P s’adresse à des personnes âgées d’au moins 55 ans. Elles doivent déjà disposer d’une formation académique, ce qui exclut d’emblée une part importante des candidats potentiels, reprendre 60 crédits ECTS de théologie, dont 30 à plein temps durant un semestre, puis poursuivre leur formation en parallèle de leur activité. À cela s’ajoutent l’introduction à la pratique pastorale, l’accompagnement, la formation continue et la supervision.

Ce n’est donc pas une petite formation d’appoint. C’est une véritable reconversion, qui demande du temps, de l’énergie, de la disponibilité et probablement une certaine marge financière et professionnelle. De mon point de vue, le Plan P donne surtout l’impression qu’on demande à des quinquagénaires de se sacrifier quelques années pour tenir la baraque en attendant une relève qui, précisément, n’arrive pas.

Car cette reconversion intervient à un âge où l’horizon professionnel se raccourcit. Même pour quelqu’un qui entre dans le dispositif dès 55 ans, la période d’exercice restera limitée. Pour quelqu’un qui y entre à 58, 60 ou 62 ans, elle le sera davantage encore. Le paradoxe est difficile à éviter : pour répondre à une pénurie annoncée sur une quinzaine d’années, l’institution crée volontairement une filière réservée à des personnes qui se trouvent déjà dans la dernière partie de leur carrière. Le vieillissement du corps pastoral reçoit donc, au moins en partie, comme réponse le recrutement de travailleurs plus âgés encore que les nouveaux entrants ordinaires.

La question n’est évidemment pas de savoir si une personne de 55 ou 60 ans peut apprendre, se former ou exercer un ministère avec compétence. Je ne fais pas d’âgisme. La question porte sur la logique générale du dispositif : est-il pertinent d’investir autant dans une formation pareille, pour des personnes déjà habituées à la vie d’église, et pour une durée d’exercice structurellement courte, alors même que la pénurie est présentée comme durable ? À ce stade, le Plan P ressemble déjà moins à une réponse de fond qu’à une manière de gagner quelques années. Cela ressemble plus à mes yeux, à des soins de confort (pour ne pas utiliser le terme « palliatif »).

« Surtout, ne devenez pas une alternative »

Le point le plus révélateur se trouve peut-être dans une petite précision donnée au passage : le seuil des 55 ans a été fixé afin de « ne pas créer de concurrence aux voies de formation existantes ». La phrase mérite qu’on s’y arrête. Elle dit très clairement que le dispositif n’a pas vocation à devenir une autre manière d’accéder durablement à l’exercice pastoral. Il doit permettre de traverser la pénurie sans remettre en cause la filière traditionnelle. Il doit fonctionner, mais surtout ne pas trop bien fonctionner. On nous parle depuis des siècles d’appel, de vocation et de ministère. Il suffisait finalement d’un risque de concurrence pour découvrir qu’il s’agissait d’un marché à protéger.

Si des personnes expérimentées, habituées à l’église et à ses codes, sélectionnées, formées avec 60 crédits ECTS ciblés, accompagnées et supervisées sont capables d’assumer correctement une part significative du travail pastoral, une question devient pourtant inévitable : pourquoi cette voie ne pourrait-elle pas constituer une véritable alternative pour certains profils ? Je pose aussi cette question depuis une place particulière. Je suis laïc. Et je n’ai pas commencé à exercer à 55 ans après une carrière accomplie ailleurs. J’ai commencé relativement jeune. J’ai presque quinze ans d’aumônerie dans les pates et quelques années d’animation de jeunesse. J’ai accumulé des années de formation, de pratique, d’accompagnement, de responsabilités et d’expérience professionnelle dans l’Église, la santé et le social. Je connais donc assez bien ce que signifie travailler durablement dans une Église tout en restant, institutionnellement, « un laïc ».

Et je connais aussi le petit mot qui vient parfois avec : « que ». « Il n’est que laïc. »

Ce « que » dit beaucoup. Il existe encore, à l’intérieur des Églises, une hiérarchie symbolique (même en Suisse romande) particulièrement tenace entre celles et ceux qui possèdent le bon titre et les autres. On peut exercer des responsabilités importantes, disposer de compétences reconnues, accompagner des personnes dans des situations complexes, célébrer, prêcher et se former pendant des années : le statut continue souvent de précéder la fonction lorsqu’il s’agit de déterminer la légitimité.

C’est aussi pour cela que la volonté explicite d’éviter toute « concurrence » me gêne. Elle révèle une volonté de préserver une frontière. L’exercice de certaines fonctions pastorales peut être ouvert ponctuellement puisque la pénurie l’exige, à condition que cette ouverture ne puisse jamais devenir une véritable voie parallèle.

Le Plan P pose ainsi lui-même une question qu’il prend soin de neutraliser : si une personne expérimentée, correctement formée et supervisée peut exercer avec compétence certaines fonctions pastorales après un cursus ciblé, qu’est-ce qui fonde exactement la frontière entre celles et ceux qui peuvent les exercer durablement et de manière reconnue par l’institution et les autres ? Quelles différences relèvent des compétences nécessaires ? Lesquelles relèvent du statut, de l’histoire institutionnelle ou de la protection d’un modèle professionnel ?

Et puis, que faire de ces notions si chères à l’institution que sont l’appel, la vocation ou encore la « mise à part » ? On parle volontiers de vocation tardive. Mais tardive par rapport à quoi ? Et surtout, depuis quand un appel se mesure-t-il à l’aune d’un âge administratif ? Si l’on prend au sérieux la théologie de la vocation dont l’institution se réclame, il faudrait admettre qu’un appel puisse survenir à 30, 45, 54 ou 60 ans. Et que cet appel mérite d’être discerné et accompagné, indépendamment du nombre d’années de service qu’il reste à accomplir avant la retraite. Or, avec le Plan P, la vocation semble devoir se plier à un curieux calendrier : avant 55 ans, il faut emprunter la voie traditionnelle ; après 55 ans, une voie abrégée devient envisageable, précisément parce qu’elle ne menace plus cette dernière. Et plus on se rapproche de la retraite, plus se pose la question de la rentabilité de la formation. À quel moment, exactement, l’appel de Dieu devient-il recevable ? Quand il ne concurrence plus les filières existantes ? Quand il reste suffisamment d’années pour amortir les crédits ECTS ? Voilà une théologie de la vocation singulièrement soumise aux impératifs de gestion des ressources humaines.

Le Plan P aurait pu être l’occasion d’interroger franchement la pluralité des voies de formation, des compétences et des ministères. Et la question de la reconnaissance des ministères également. Mais, il verrouille cette possibilité dès le départ. Il doit être suffisamment efficace pour combler les trous, et suffisamment marginal pour ne rien déplacer.

Faire le travail sans obtenir le nom

Cette volonté de protéger les frontières se traduit directement dans le statut accordé aux personnes concernées. Les futurs « bénéficiaires » du Plan P pourront assumer des tâches pastorales, être employés par une Église, accompagnés, supervisés et formés pour exercer ces fonctions. Pourtant, ils ne deviendront pas pasteurs. Ils ne seront pas ordonnés, ne recevront pas le certificat de capacité concordataire et ne pourront pas être élus comme tels. Un autre titre est donc créé pour eux : « vicaire pastoral ». La construction est intéressante, parce qu’elle montre très concrètement que l’institution sait dissocier la fonction du statut lorsqu’elle en a besoin. Dès lors que la pénurie l’exige, certaines tâches réputées pastorales peuvent être confiées à d’autres profils, selon d’autres parcours et avec d’autres formes de formation.

Seulement, la frontière symbolique demeure soigneusement balisée. Les personnes pourront faire une partie du travail tout en restant identifiées comme autre chose. C’est là que l’impression de bouche-trou devient difficile à éviter. L’Église dit en substance : nous avons besoin de vous parce que nous n’avons plus assez de pasteurs. Nous sommes prêts à vous former afin que vous puissiez assumer une partie de leur travail. Votre statut continuera cependant à rappeler que vous n’en êtes pas.

Je peux, là encore, prendre mon propre cas pour mesurer ce que cette logique produit. Je suis permanent laïc, aumônier à temps plein. Je célèbre entre un et trois cultes par semaine. Je dispose d’une délégation pastorale. Je célèbre des cérémonies funèbres en institution. J’accompagne des personnes dans des situations parfois lourdes, je prêche, j’écris et je travaille des questions théologiques en permanence. Je n’ai jamais suivi de cursus complet en théologie. J’ai fréquenté quelques modules universitaires, mais je n’ai certainement pas 60 crédits ECTS dans la discipline. Si je dispose d’une solide expérience/formation dans mon domaine spécifique, notamment en addictologie et en psychiatrie, la quasi-totalité de ma formation théologique est autodidacte. Et je vais assumer ici une phrase qui pourra paraître arrogante aux oreilles de certains : je produis probablement davantage de pensée théologique que beaucoup de collègues, pourtant pasteurs et titulaires d’un master/doctorat en théologie.

Je ne dis pas cela pour me distribuer une médaille. Je le dis parce que c’est précisément le problème. Les frontières réelles sont déjà beaucoup plus poreuses que les statuts ne le laissent entendre. Des laïcs prêchent, célèbrent, accompagnent, réfléchissent théologiquement, exercent des responsabilités et développent parfois une véritable expertise. Des pasteurs peuvent, de leur côté, avoir des pratiques extrêmement différentes et investir très diversement la théologie, l’accompagnement ou la prédication. Et pourtant, je reste « permanent laïc ». Non, je ne reste plutôt que « permanent laïc »Je ne serai vraisemblablement jamais autre chose dans cette architecture ministérielle, à moins de suivre une voie universitaire ou une formation diaconale. En vertu de ce statut, je devrai souvent fournir beaucoup plus d’efforts qu’un ministre, même peu expérimenté, pour obtenir une partie de la reconnaissance que son titre lui confère d’emblée.

Voilà ce que le Plan P rend particulièrement visible : les fonctions débordent déjà les catégories institutionnelles, mais les catégories continuent de déterminer la reconnaissance. La réalité dit que des personnes peuvent exercer des fonctions pastorales selon des parcours très différents. Le statut continue de répondre : chacun à sa place. L’Église sait donc assouplir ses frontières lorsqu’elle manque de bras. Elle semble beaucoup moins disposée à les repenser lorsqu’il s’agit de reconnaître pleinement celles et ceux qui travaillent déjà de l’autre côté. De quoi donner envie de s’engager.

Le gardiennage comme projet

Un autre aspect du Plan P mérite l’attention : le profil recherché. Le dispositif valorise l’expérience de vie, l’expérience professionnelle et un enracinement déjà solide dans l’Église réformée. Pris isolément, cela se comprend parfaitement. Une personne qui connaît déjà les codes ecclésiaux, les pratiques, les attentes des communautés et le fonctionnement institutionnel pourra entrer plus rapidement dans la fonction.

Replaçons cependant ce choix dans son contexte. Les Églises réformées sont déjà confrontées au vieillissement de leurs communautés, à des formes paroissiales très stabilisées et à des habitudes institutionnelles qui se reproduisent parfois depuis des décennies. Recruter en priorité des personnes de plus de 55 ans, déjà fortement socialisées au monde ecclésial, revient aussi à sélectionner celles et ceux qui ont le plus de chances d’en connaître, d’en comprendre et d’en reproduire les usages.

Le risque est donc que le Plan P produise davantage de continuité que de renouvellement. Une personne de 60 ans peut évidemment être innovante, et une longue expérience ecclésiale n’empêche en rien la pensée critique. Le problème est structurel : lorsqu’on choisit les nouveaux professionnels notamment pour leur familiarité avec un système, on augmente aussi les chances que ce système se perpétue et qu’il produise encore plus d’entre-soi. Or la pénurie pourrait précisément être l’occasion d’introduire du déplacement.

Pourquoi tel culte doit-il encore être célébré chaque semaine ? Pourquoi telle commission continue-t-elle de se réunir ? Pourquoi telle structure paroissiale doit-elle être maintenue ? Pourquoi tel bâtiment doit-il absolument rester ouvert ? Pourquoi certaines tâches mobilisent-elles autant de temps professionnel ? Pourquoi certaines pratiques sont-elles encore considérées comme allant de soi ?

Ce sont des questions que l’on aime peu dans l’Église, sans que je comprenne toujours pourquoi. Elles deviennent pourtant incontournables lorsque les ressources diminuent. Il me semble que l’institution ne sait réellement changer que lorsqu’elle est au pied du mur. Le Plan P permet surtout donc surtout de repousser ces questions. Les personnes recrutées connaissent la maison, ses habitudes et ses codes. Elles peuvent prendre le relais et assurer la continuité.

On passe les plats. On garde les meubles. La pénurie qui aurait pu forcer l’institution à se demander ce qu’elle veut devenir risque alors de se transformer en simple problème de gardiennage de ce qu’elle est déjà.

Et si le problème était justement ce qu’on cherche à maintenir ?

À partir de là, la question dépasse largement le Plan P.

Pour justifier l’urgence, on rappelle qu’il faut continuer à célébrer des baptêmes, des mariages et des services funèbres, accompagner les personnes en crise, maintenir une présence pastorale. La logique paraît évidente : ces tâches existent, il faut donc suffisamment de personnes pour les assumer.

Interrogeons cette évidence. Pourquoi partir du principe que l’Église de demain devra reproduire à peu près le même volume d’activités, le même maillage territorial, le même nombre de célébrations, les mêmes structures, les mêmes bâtiments, les mêmes commissions, les mêmes réunions et les mêmes emplois du temps professionnels qu’aujourd’hui ? Une pénurie durable peut obliger à choisir. Peut-être faudra-t-il simplement faire moins, ce qui est un pli que plusieurs institutions prennent aussi. Mais peut-être peut-on également faire autrement

Cette phrase peut sembler brutale dans une institution habituée à mesurer sa vitalité au nombre de choses qu’elle réussit encore à maintenir. Elle semblera probablement très banale à toute personne qui a déjà dû apprendre à vivre avec moins. Faire moins peut aussi vouloir dire concentrer des ressources devenues rares sur ce qui paraît réellement important, abandonner des activités maintenues principalement par habitude, mutualiser certaines fonctions, réduire le nombre de cultes, fermer certains lieux, alléger des structures administratives et libérer du temps professionnel aujourd’hui englouti dans des tâches dont l’utilité n’est presque jamais interrogée. Pour un bout, il me semble que c’est ce que fait en ce moment l’EERV avec « Eglise 29 ».

Toute organisation confrontée durablement à une diminution de ses ressources finit par rencontrer cette question : quel périmètre peut-elle encore assumer avec ce dont elle dispose ? Avant de chercher qui fera demain le travail des pasteurs d’aujourd’hui, il faudrait peut-être commencer par demander quel travail devra encore être fait demain. Quels actes exigent réellement un ministre professionnel ? Quelles présences sont essentielles ? Que peut-on mutualiser ? Que peut-on exercer différemment ? Que porte-t-on encore principalement parce que l’organisation s’est historiquement construite ainsi ?

Chaque personne supplémentaire recrutée pour reprendre une tâche existante permet aussi de repousser cette évaluation. On remplit une case vide, et la structure peut continuer quelque temps sans se demander pourquoi cette case existe encore.

Ce que les Églises semblent avoir énormément de peine à faire : renoncer

C’est ici que le Plan P rejoint, à mes yeux, une difficulté beaucoup plus générale des Églises : elles savent assez bien chercher de nouvelles ressources. Elles savent beaucoup moins bien décider de ce qu’elles peuvent cesser de faire. Et surtout, elle me paraissent peu créatives quant à l’utilisation de leurs ressources de manière alternative.

Le parallèle avec les finances est parlant. Quand les recettes diminuent, le premier réflexe consiste souvent à chercher comment les augmenter : davantage de dons, de meilleures campagnes, de nouveaux financements, de meilleurs rendements. Supprimer, fermer, mutualiser ou abandonner oblige à toucher aux structures, aux habitudes et aux équilibres internes. C’est beaucoup plus douloureux. Avec la pénurie de pasteurs, le même réflexe apparaît : il va manquer de ressources humaines, cherchons de nouvelles ressources humaines.

Or une institution qui entre durablement dans une phase de contraction doit aussi apprendre à renoncer. À certaines activités. À certains bâtiments. À certaines présences territoriales. À certains cultes. À certaines commissions. À certaines habitudes devenues si anciennes qu’elles ont fini par se confondre avec l’identité même de l’Église. Et surtout à l’idée que chaque départ doit être remplacé et chaque manque comblé.

Une institution qui refuse de choisir finit par consacrer toutes ses ressources à maintenir ce qu’elle n’a plus les moyens d’être. Elle dépense alors toujours davantage d’énergie à conserver ses formes passées. Et plus ses ressources diminuent, plus celles qui restent sont absorbées par cet effort de conservation. Dans ce contexte, un dispositif comme le Plan P peut avoir une utilité : acheter du temps. Mais acheter du temps n’a de sens que si ce temps sert à préparer une transformation. Sinon, les mêmes choix reviendront quelques années plus tard, avec moins de marge pour les faire.

Une pénurie peut être une occasion

Il existe pourtant une autre manière d’utiliser cette période : repartir des fonctions plutôt que des statuts. Plutôt que de partir du pasteur comme unité de référence et de chercher ensuite qui pourrait en reproduire une partie des fonctions, on pourrait repartir du travail réel : accompagnement, prédication, célébration, formation, coordination, présence communautaire, diaconie, aumônerie, administration. Puis déterminer, pour chaque domaine, quelles compétences sont nécessaires, quelle formation est pertinente et quel type de ministère peut l’assumer. Cela peut amener à refonder une ecclésiologie nouvelle. Une théologie des ministères nouvelle.

Les Églises fonctionnent d’ailleurs déjà en partie de cette manière, souvent sans en tirer toutes les conséquences. En suisse romande, j’ai le sentiment que des pasteurs, des diacres, des permanents laïcs, des aumôniers et d’autres professionnels accomplissent parfois des tâches très proches avec des statuts et des reconnaissances pourtant très différents. Le terrain a depuis longtemps brouillé les catégories. Le Plan P repart pourtant une fois encore de la figure pastorale. Il fabrique une sorte de pasteur partiel, temporaire et soigneusement distingué du pasteur lui-même. C’est là, à mes yeux, une véritable occasion manquée.

Le Plan P comme miniature de la crise ecclésiale

Le Plan P m’intéresse finalement moins pour ce qu’il est que pour ce qu’il révèle. Il condense une manière très ecclésiale de réagir aux crises : considérer chaque diminution comme un manque à compenser. Moins d’argent appelle de nouvelles recettes. Moins de pasteurs appelle de nouveaux professionnels. Moins de fidèles appelle de nouvelles stratégies pour les faire revenir.

Le point commun est simple : la forme existante reste le point de départ. L’Église de demain sera probablement plus petite, moins dotée, moins présente partout et moins capable de maintenir tout ce qu’elle maintient aujourd’hui. Cette perspective peut être vécue comme une défaite. Elle peut aussi constituer un principe de lucidité. Une institution commence réellement à évoluer lorsqu’elle cesse de mesurer son avenir à ce qu’elle parvient à sauver de son passé.

Je me trompe peut-être. Et si c’est le cas, je le reconnaîtrai volontiers. Mais de mon point de vue, le Plan P raconte surtout une difficulté plus profonde : celle d’une institution qui peine à faire, même de la contrainte un moteur de transformation. Une crise peut pousser à chercher des solutions de continuité. Elle peut aussi forcer à déplacer les évidences, redistribuer les rôles et changer d’échelle.

Le Plan P choisit la continuité. C’est ce qui en fait, à mes yeux, une fausse bonne idée.

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