Il y a quelques semaines circulait l’annonce d’un symposium intitulé « Vérité des humains, vérité de Dieu ». L’événement devait initialement se tenir à Nîmes, les 29 et 30 septembre 2026, et il était présenté comme un symposium « en reconnaissance à Élian Cuvillier ».
Ce cadre avait déjà de quoi interroger. Élian Cuvillier, professeur de théologie et ancien responsable de formation, a été suspendu de ses fonctions à titre temporaire et conservatoire par le Conseil national de l’Église protestante unie de France, à la suite de signalements. L’Institut protestant de théologie a confirmé cette suspension le 6 février 2025 et indiqué que les éléments avaient été transmis aux instances compétentes. Le même IPT avait d’ailleurs exprimé sa désapprobation face à ce symposium. Réformés rapportait ensuite que cette mesure, alors conservatoire, était intervenue peu avant la publication d’un article de Mediapart dans lequel trois anciennes étudiantes l’accusaient d’avoir profité de sa position d’enseignant, puis de responsable du master des futurs pasteurs, pour monnayer des postes contre des faveurs sexuelles.

Certains y ont vu une forme de victoire, ou du moins le signe que le malaise provoqué par l’annonce avait été entendu. Malheureusement, l’évènement a simplement changé de lieu. Mêmes dates, autre lieu et programme légèrement changé. Ce qui était explicitement présenté comme un symposium « en reconnaissance à Élian Cuvillier » se recompose désormais autour du même intitulé, des mêmes grandes thématiques, de plusieurs des mêmes intervenants et de la présence d’Élian Cuvillier lui-même. L’affiche ne dit peut-être plus exactement la même chose. Le dispositif, lui, continue de parler.

Il faut regarder les choses avec précision. Le programme annonce deux journées pour interroger la vérité « entre Bible, théologie, philosophie, Église et société ». Il met en avant des conférences sur le mensonge, la vérité, les appartenances ecclésiales, les emprises, l’ambiguïté sociologique, la responsabilité de bien nommer et la fidélité dans la trahison. Élian Cuvillier figure parmi les intervenants, avec une conférence intitulée : « À quoi sommes-nous fidèles quand nous trahissons ? » Une intervention d’Édith Tartar-Goddet porte sur « Emprises et vérité. La responsabilité de bien nommer ». François Vouga intervient à l’ouverture dans une séquence indiquée comme « présentation du symposium et reconnaissance », puis propose une conférence sur « Je suis le chemin et la vérité et la vie ».
Si l’on ne connaissait pas l’affaire, ce programme pourrait être lu comme une réflexion bienvenue sur les zones d’ombre du protestantisme. Il pourrait même, en théorie, fournir les outils nécessaires pour penser les abus d’autorité dans les facultés de théologie et les Églises. Mais c’est précisément là que surgit le problème. Les mots sont là. Les concepts sont là. Les personnes capables de les manier sont là. Pourtant, le geste public demeure profondément ambigu : on continue de donner une scène, une centralité et une forme de reconnaissance à un homme pourtant suspendu à la suite de signalements qui concernent justement l’usage de son autorité professorale et ecclésiale.
Ce qui me choque le plus, c’est la présence de personnes qui savent ce qu’est l’emprise. Elles savent ce qu’est l’entre-soi. Elles savent combien la parole des victimes peine à être reçue. Elles savent comment le prestige d’un pasteur, d’un professeur ou d’un théologien peut créer une zone d’intimidation. Elles savent que les milieux ecclésiaux peuvent préférer préserver l’image d’une institution ou la réputation d’un pair plutôt que d’écouter pleinement les personnes affectées.
Édith Tartar-Goddet a précisément travaillé sur ces questions. Dans un entretien publié par Regards protestants à propos de son livre sur les abus dans l’Église, elle explique qu’il faut repérer les « configurations » qui rendent les abus possibles et plaide pour une approche systémique. Elle insiste sur la nécessité de percevoir, comprendre et agir, puis de prendre soin des victimes, de les écouter et de ne pas ajouter de la violence par le silence ou par des paroles inadéquates. Sa conférence au symposium porte désormais sur « Emprises et vérité » et sur « la responsabilité de bien nommer ». Très bien. Mais alors il faut nommer aussi ce dispositif. Il faut nommer ce que produit la participation à un événement qui maintient, même sous une forme déplacée ou reconfigurée, une reconnaissance publique autour d’une personnalité suspendue dans une affaire liée à l’exercice de son autorité.
François Vouga, de son côté, figure parmi les personnalités associées à une tribune d’étudiants en théologie demandant de reconnaître, réparer et prévenir les violences sexuelles et les abus spirituels dans les facultés de théologie et dans le monde protestant. Cette tribune appelait les institutions protestantes à prendre des engagements, précisément parce que ces institutions peuvent devenir des lieux de transmission ou de reconduction des violences. Là encore, la question devient directe : comment peut-on signer ou soutenir une parole qui demande aux institutions de reconnaître les violences, puis participer à un programme qui ressemble, dans sa forme publique, à une reconnaissance maintenue d’un professeur suspendu à la suite de signalements ?
Le numéro de Réforme du 1er octobre 2026 accentue encore cette contradiction. Sa une annonce : « Abus sexuels — Le protestantisme face à ses zones d’ombre ». L’éditorial parle des violences sexuelles commises dans les Églises comme d’un « poison lent » et rappelle que plusieurs affaires récentes ont touché le monde luthéro-réformé, notamment des pasteurs ou des enseignants de facultés, avec des personnes majeures. L’article souligne l’entre-soi propre aux petites communautés, la difficulté à entendre les personnes abusées, la dilution des responsabilités, les conflits d’intérêts, la proximité affective et le réflexe consistant à défendre d’abord la personne accusée avant de s’intéresser au récit des victimes.
Quand je suis arrivé dans le monde réformé, en provenance du milieu évangélique en 2018, et que j’ai commencé à parler d’abus, on m’a tout d’abord ri au nez. Aujourd’hui, tout est là. Le diagnostic est posé noir sur blanc. Le problème du protestantisme n’est pas seulement l’absence de mots. Il dispose maintenant des mots. Il sait parler de zones d’ombre, d’emprise, de victimes, d’autorité, de système, d’entre-soi, de responsabilité diffuse et de culture du silence. La difficulté commence lorsque ces mots doivent s’appliquer à un collègue, à un ami, à une figure académique reconnue, à quelqu’un dont on estime l’œuvre ou dont on a reçu quelque chose.
Le même dossier de Réforme donne une grille de lecture particulièrement précise. Une étudiante y explique que les pasteurs et les professeurs d’université jouissent d’un prestige lié à la valorisation protestante du charisme personnel, de l’autorité intellectuelle et de l’autorité de la Parole, ce qui rend l’emprise plus facile. Elle ajoute que les études de théologie engagent existentiellement les étudiants, et que le directeur ou le professeur peut devenir mentor, conditionner le diplôme, la carrière et même la vocation pastorale. Ce passage décrit exactement le type de vulnérabilité que toute institution théologique devrait désormais prendre au sérieux.
L’article poursuit en rappelant que des relations sexuelles entre professeurs de théologie et étudiantes n’ont pas toujours été vues comme problématiques, alors même qu’elles relèvent aujourd’hui d’un enjeu évident de déontologie professionnelle. Il cite également la nécessité de considérer le cumul des asymétries : âge, fonction, maturité, argent, niveau social, responsabilité éducative ou accompagnement. Là encore, comment ne pas voir l’écho avec le cas Cuvillier ? Comment organiser un événement de vérité, d’emprise et de reconnaissance sans assumer publiquement cette tension ?
J’écris aujourd’hui parce qu’un événement public ne se réduit pas aux intentions privées de ses organisateurs. Un programme, des noms, des titres, une affiche, une ouverture, une reconnaissance, une conclusion : tout cela produit un message. Ce message, aujourd’hui, me paraît obscène. Parce qu’il juxtapose la conscience des abus et la reconduction des logiques qui les rendent possibles. Parce qu’il parle de responsabilité de bien nommer tout en refusant de nommer la contradiction de sa propre scène. Parce qu’il parle d’emprise en continuant d’entourer une figure suspendue d’un cercle d’honneur intellectuel. Parce qu’il parle de vérité alors que la vérité la plus simple demanderait au minimum une explication publique : pourquoi maintenir cet événement ? Pourquoi maintenir cette présence ? Pourquoi maintenir cette reconnaissance ? Pourquoi ces intervenants acceptent-ils que leurs noms servent à donner à ce dispositif sa respectabilité ?
C’est cela que j’appelle une réhabilitation symbolique. Elle n’a pas besoin d’une déclaration officielle. Elle passe par des signes : une affiche, des noms reconnus, une place dans le programme, une parole donnée, une communauté savante qui continue de se rassembler autour de l’un des siens. Ce qui a été mis à distance par une suspension se trouve ainsi réinstallé par un dispositif public. Et c’est cet écart, entre prudence administrative et centralité symbolique, qui appelle des explications.
On m’a déjà dit qu’il fallait séparer l’homme de l’universitaire (oui oui…). Je ne suis pas d’accord. Dans cette affaire, la difficulté tient au fait que les signalements concernent l’usage possible d’une position universitaire et pastorale. La fonction n’est pas extérieure au problème. On me dira qu’il ne faut pas réduire une personne à ses fautes ou aux accusations qui la visent. Je suis d’accord. Une personne ne se réduit jamais à cela. Mais ne pas réduire quelqu’un à ses actes ne signifie pas l’honorer publiquement dans le lieu même où son autorité est mise en question. On me parlera de grâce. Mais la grâce n’est pas une procédure accélérée de réhabilitation pour les personnes puissantes. Elle ne supprime pas la responsabilité. Elle ne dispense pas d’assumer les conséquences.
J’écris aussi depuis un lieu situé. J’ai moi-même connu l’abus. Physique et spirituel. Dans les milieux évangéliques, et dans les milieux réformés. Je connais la manière dont il marque le corps, la confiance, la parole et la relation aux institutions. Les conséquences humaines ne sont pas abstraites. Elles ne sont pas un détail marginal. Elles ne sont pas un bruit de fond que l’on peut recouvrir par un programme élégant sur la vérité et la grâce. Le traumatisme se prolonge souvent bien après les faits. Il se réactive lorsque l’institution minimise, détourne le regard, célèbre l’auteur présumé ou reconduit autour de lui les signes de l’honneur. Il se réactive lorsque les victimes comprennent que leur parole a peut-être été entendue juridiquement, mais qu’elle ne pèse pas assez symboliquement pour empêcher la célébration publique de celui qu’elles ont mis en cause.
Voilà pourquoi ce symposium ne peut pas être regardé comme un simple événement académique. Il arrive dans un moment où le protestantisme francophone affirme vouloir regarder ses zones d’ombre. Il arrive au moment même où ses journaux, ses tribunes et ses responsables reconnaissent que l’entre-soi, le prestige pastoral et l’autorité professorale peuvent favoriser les abus. Il arrive alors que les institutions prétendent apprendre à écouter les victimes. Et dans ce moment-là, que voit-on ? Un programme sur la vérité, l’emprise et la reconnaissance, avec autour de la table des personnes qui savent parfaitement de quoi elles parlent, mais dont la présence contribue malgré tout à légitimer un dispositif profondément problématique.
Il ne suffit plus de produire de bons textes sur les abus. Il faut accepter que ces textes obligent celles et ceux qui les signent, les citent ou les enseignent. Il ne suffit plus de parler de « responsabilité de bien nommer ». Il faut nommer ce qui se passe ici : une contradiction morale, une dissonance institutionnelle, une solidarité de milieu qui demande des comptes. Alors oui, je demande publiquement à ces intervenants de s’expliquer. Pourquoi cet événement a-t-il été maintenu sous cette forme ? Quelle place accordent-ils aux personnes concernées par les signalements ? Que pensent-ils produire en associant leurs noms à ce programme ? Comment articulent-ils leur discours sur les abus, l’emprise, la vérité et la responsabilité avec leur participation concrète à ce symposium ? Et surtout : que faudrait-il donc pour qu’un milieu théologique renonce, au moins un temps, à honorer l’un des siens ?
Ce symposium voulait parler de la vérité des humains et de la vérité de Dieu. Il révèle peut-être autre chose : la vérité d’un milieu qui sait nommer l’emprise tant qu’elle reste un objet d’étude, mais qui peine encore à la reconnaître lorsqu’elle traverse ses loyautés, ses amitiés et ses figures d’autorité.