Les arguments qui entretiennent la culture de l’abus

« C’est ancien », « on en parle trop », « ça ruine des carrières » : quand les objections déplacent le regard des victimes vers ceux qu’il faudrait protéger.

Il y a quelques jours, j’ai publié un billet consacré à la manière dont des personnes parfaitement capables de nommer l’emprise, les abus et leurs mécanismes pouvaient malgré tout participer à une forme de reconnaissance publique d’une personne mise en cause. Mon propos portait moins sur un individu que sur ce que les institutions et leurs acteurs rendent possible lorsqu’ils continuent à offrir de la légitimité, de la visibilité et du crédit symbolique malgré ce qu’ils savent.

À la suite de cette publication, il y a eu beaucoup de réactions. Parmi elles, certaines négatives, sur lesquelles il me semble aujourd’hui indispensable de revenir. Elles tenaient en gros en trois arguments :

  • Les faits sont anciens, pourquoi remuer tout cela
  • On ne parle déjà que d’abus dans les médias
  • Et puis, à force, cela finit par ruiner la carrière et la réputation des personnes concernées.

Je vais parler très franchement : ces trois arguments sont d’une violence que je trouve assez sidérante. Et je dois avouer qu’une part de moi peine encore à comprendre que l’on puisse dire de pareilles choses. Ils ont pourtant un point commun très clair : ils déplacent immédiatement l’attention des victimes et des mécanismes d’abus vers le confort des institutions, du public ou des personnes mises en cause. À chaque fois qu’une affaire d’abus surgit, il semble exister une urgence supérieure à celle de comprendre ce qui s’est passé, d’entendre ce que cela a produit et de regarder ce qui l’a rendu possible : retrouver au plus vite le silence.

« Les faits sont anciens »

Le premier argument consiste à dire que les faits sont anciens et qu’il faudrait peut-être arrêter de remuer tout cela. Cette considération me paraît profondément inquiétante. Si l’ancienneté devient une raison de ne plus examiner les faits, alors le temps finit par jouer en faveur de celui qui a abusé. Il suffit que rien ne sorte assez vite, que la victime se taise, que l’institution protège, que les témoins détournent le regard. Si après quelques années, le problème n’est plus ce qui a été commis, mais le fait qu’on ose encore en parler, alors le message envoyé à ceux qui occupent aujourd’hui des positions d’autorité est limpide : si vous passez suffisamment longtemps entre les mailles du filet, l’indignation finira peut-être par devenir inconvenante. C’est ainsi que se maintient une culture de l’abus.

Pour ma part, j’ai eu le privilège de pouvoir parler immédiatement lorsque j’ai été abusé enfant. Beaucoup de victimes n’en ont pas la possibilité. La honte, la peur, la culpabilité, l’emprise, la crainte de ne pas être cru, ou celle de faire exploser un système relationnel entier peuvent retarder la parole de plusieurs années. Transformer ce délai en argument contre elles revient à faire du temps un mécanisme de blanchiment social. Cela signifie aussi aux victimes que leur parole aurait une date de péremption, qu’au-delà d’un certain délai ce qu’elles ont vécu compterait moins. C’est une manière supplémentaire de les pousser au silence et d’ignorer ce que ces violences continuent parfois de produire longtemps après les faits.

Prendre au sérieux la parole d’une victime, même des années plus tard, envoie au contraire un message clair à tout le système : le temps ne protège pas automatiquement celui qui a abusé, et il reste possible de parler. Cela compte aussi pour toutes les personnes qui se taisent encore, et pour celles qui malheureusement subiront des abus dans le futur, parce que chaque parole réellement entendue peut renforcer la confiance dans le fait que la leur pourra l’être aussi.

L’argument de l’ancienneté est donc caduc.

« On en parle trop dans les médias »

Le deuxième argument consiste à dire qu’on ne parle plus que de cela dans les médias. Très bien. Peut-être. Mais si les abus occupent autant l’espace public, la question pertinente n’est pas de savoir comment invisibiliser cette thématique dans les médias. Elle est de savoir pourquoi ils continuent à exister, pourquoi ils continuent à être révélés, et pourquoi les mêmes mécanismes institutionnels reviennent encore et encore.

La visibilité médiatique a au moins une vertu : elle empêche que ces dynamiques restent confinées aux couloirs, aux rumeurs, aux dossiers internes et aux arrangements entre personnes bien placées. Elle oblige les institutions à rendre des comptes. Elle donne aussi aux victimes des mots pour reconnaître ce qu’elles ont vécu, leur montre qu’elles ne sont pas seules, et rappelle à ceux qui exercent une autorité qu’ils ne peuvent pas nécessairement compter sur le silence collectif.

Vouloir que l’on parle moins des abus sans s’attaquer sérieusement à ce qui les rend possibles revient à casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre. C’est une stratégie d’invisibilisation, pas une solution. Si l’on veut vraiment entendre moins parler d’abus, il faut travailler à ce qu’il y en ait moins : prévenir, former, protéger, contrôler les asymétries de pouvoir, prendre au sérieux les signalements, sanctionner lorsque cela s’impose et transformer les structures qui permettent à ces situations de se répéter.

La seule bonne raison de ne plus parler des abus serait qu’ils aient cessé de se produire. Tant que ce n’est pas le cas, l’argument du « on en parle trop » est lui aussi caduc.

« Cela ruine la carrière de ces théologiens/pasteurs »

Le troisième argument consiste à dire que ces affaires peuvent ruiner une carrière ou une réputation. Là encore, il faut regarder où se situe le pouvoir. En église, la fonction confère une autorité, une légitimité, une confiance particulière, parfois un accès à l’intimité des personnes. Elle crée une asymétrie. Lorsqu’un abus prend appui sur cette asymétrie, une longue carrière, encore plus lorsqu’elle est brillante et prestigieuse, n’est pas un élément extérieur que l’on viendrait injustement abîmer après coup : elle fait partie du dispositif même qui a rendu l’abus possible.

Une fonction d’autorité n’est pas un patrimoine auquel on aurait droit jusqu’à la retraite. C’est une responsabilité, et cette responsabilité dépend de la manière dont elle est exercée. Si quelqu’un utilise sa position pour exercer une emprise, franchir des limites, manipuler ou abuser de personnes placées dans une relation de confiance, il est parfaitement cohérent que cela ait des conséquences sur sa capacité à continuer d’occuper cette fonction.

S’inquiéter d’abord de la carrière de celui qui disposait du pouvoir, c’est déjà avoir choisi où regarder. Et c’est encore une fois reléguer au second plan les personnes qui ont subi les conséquences de cet exercice dévoyé de l’autorité. Si la fonction a contribué à rendre l’abus possible, alors perdre cette fonction peut précisément faire partie de la réponse. Une personne ayant usé de sa position (de sa carrière) pour coucher avec une autre personne, mérite que cette même carrière soit précisément remise en question.

L’argument de la carrière est donc, lui aussi, caduc.

Retourner la charge de l’abus

J’avais dix ans lorsque j’ai été abusé la première fois. C’était dans un sous voie à côté de chez moi, par un inconnu qui travaillait dans le quartier. J’ai eu la chance de pouvoir en parler directement après les faits en rentrant chez moi. Mais imaginons un instant que je n’aie rien dit. Imaginons que j’aie attendu mes dix-huit ans pour trouver les mots. On aurait pu me répondre que les faits étaient anciens. Huit ans déjà. On aurait pu me dire qu’on ne parle déjà que de ça, que les gens en ont assez.

À ce moment-là, quelque chose se serait renversé. Celui qui m’avait abusé serait progressivement devenu celui qu’il fallait protéger. Sa réputation, son avenir, son confort social auraient pris toute la place. Et moi, qui aurais porté pendant huit ans les conséquences de ce qu’il m’avait fait, je serais devenu celui qui dérange, celui qui remue le passé, celui qui parle trop, celui qui risque de faire du mal. C’est en cela que je considère ces réponses comme extrêmement violentes.

Ces arguments finissent par fabriquer une victime du côté de l’abuseur. On s’émeut de ce qu’il pourrait perdre, de ce que sa vie pourrait devenir, de la trace que l’affaire laissera sur son nom. On regarde la carrière brisée plutôt que de regarder les conséquences de son acte. Pendant ce temps, on oublie que l’abus a parfois marqué au fer rouge la vie intérieure de celui ou celle qui l’a subi, bien avant que la réputation de l’auteur ne soit inquiétée.

Ces trois arguments ne sont donc pas de simples maladresses. Ils produisent une culture. Aux victimes, ils apprennent que parler peut être inutile, tardif, encombrant, voire nuisible. Aux auteurs potentiels, ils enseignent que le temps, la réputation et la fatigue collective peuvent finir par les protéger. Aux institutions, ils offrent trois raisons commodes pour ne rien changer en profondeur.

Le passé protège. Le silence protège. La réputation protège. Et chacune de ces protections est accordée du même côté. C’est précisément ainsi qu’une culture de l’abus se perpétue : lorsque tout l’environnement social, symbolique et institutionnel contribue à rendre la parole des victimes plus coûteuse que le maintien du statu quo. À force de protéger ceux qui disposent déjà du pouvoir, on finit par organiser les conditions de sa répétition.

Ces phrases ne décrivent donc pas seulement une manière de penser les abus. Elles participent directement à leur possibilité.

« Tous les abus ne se valent pas »

Un autre argument revient parfois : tous les abus ne se valent pas, et l’on finirait aujourd’hui par appeler « abus » des réalités très différentes. Sur un point, c’est vrai : il existe des différences de degré. Un abus d’autorité, un abus spirituel, un abus psychologique ou un abus sexuel ne produisent pas nécessairement les mêmes effets, ni avec la même intensité, ni de la même manière.

Mais cette distinction ne doit pas devenir une hiérarchie de légitimité. Il n’y a en revanche aucune différence de nature. Ces formes d’abus peuvent avoir des conséquences différentes tout en procédant d’un même système : asymétrie de pouvoir, franchissement des limites, instrumentalisation de la confiance, emprise, impossibilité ou difficulté à dire non, protection de celui qui occupe la position dominante. Le symptôme varie ; le diagnostic institutionnel, lui, reste le même.

C’est précisément pour cela qu’il serait dangereux de réserver l’attention, la prévention ou la sanction aux formes d’abus jugées les plus spectaculaires. Une culture de l’abus ne commence pas uniquement lorsqu’un seuil extrême est franchi. Elle se construit aussi dans l’acceptation quotidienne des petits abus de pouvoir, des intrusions, des manipulations, des justifications spirituelles ou institutionnelles et des asymétries jamais interrogées.

Les conséquences peuvent être différentes. Le diagnostic peut rester identique. Et une institution sérieuse ne fait pas de favoritisme entre les abus : elle les nomme, les examine et les traite à la mesure de leur gravité, sans en considérer certains comme négligeables simplement parce qu’ils sont moins visibles ou auraient des conséquences moins graves.

Conclusion

Ainsi ma conclusion sera brève : pour ma part, continuer de brandir ce genre d’argument, c’est continuer de faire le jeu de la culture de l’abus. Ni plus ni moins.

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