
Shigahime est un manga horrifique de Hirohisa Satô, publié en cinq volumes, dont l’édition française est parue chez Mangetsu. On y trouve du vampirisme, des corps déchiquetés, du sang, de la violence et des relations particulièrement malsaines. Mais cette violence esthétisée présente quelque chose de plus profond qu’un simple bain de sang. L’histoire suit Osamu Hirota, un lycéen dont l’existence bascule lorsqu’il découvre Miwako, une mystérieuse créature immortelle qui se nourrit d’êtres humains. Transformé en familier, Osamu se retrouve soumis à une nouvelle condition : pour survivre, se régénérer et conserver une apparence humaine, il doit lui aussi se nourrir de sang. Refusant de devenir un monstre, il cherche à préserver son humanité en dirigeant sa prédation vers d’autres créatures monstrueuses plutôt que vers les humains, tout en essayant de protéger Chika, la jeune fille qu’il aime.
Au fil des tomes, l’univers du manga se révèle plus vaste. Miwako appartient à un monde peuplé d’autres créatures, parmi lesquelles sa propre sœur, Tamaki, qui possède elle aussi un familier. Des territoires de chasse, des rivalités et des rapports hiérarchiques organisent les relations entre ces êtres. La prédation semble constituer le principe même de leur existence et de leur organisation collective. Quant à Osamu, sa volonté de préserver son humanité se heurte progressivement à la colère, à la violence et au désir de vengeance qui l’habitent. À force de combattre les monstres, il risque de devenir ce qu’il cherchait précisément à ne pas être.
Cette lecture m’a laissé avec plusieurs images qui ont continué à nourrir mes réflexions, particulièrement sur les mécanismes de l’emprise. Certaines m’ont évoqué des dynamiques relationnelles, d’autres des fonctionnements collectifs ou institutionnels, d’autres encore la manière dont la violence peut transformer celles et ceux qui la subissent. Je précise d’emblée qu’il s’agit ici d’un retour de lecture personnel. Je ne prétends ni proposer une interprétation définitive de l’œuvre, ni lui attribuer des intentions particulières. Certaines images ont simplement fait écho à des questions que je me pose déjà. Elles ont suscité des associations, ouvert des pistes et déplacé quelques interrogations. En refermant Shigahime, j’avais finalement davantage de matière à réfléchir que de réponses à apporter. C’est de ces quelques images que j’aimerais parler.
La vampirisation : vivre en consommant les autres
Dans Shigahime, les familiers doivent consommer des êtres humains pour survivre, se régénérer et conserver leur apparence humaine. Cette régénération est temporaire. Il leur faut donc recommencer, chasser de nouvelles victimes, les tuer et s’en nourrir. Leur existence repose sur une forme de prédation permanente : pour continuer à vivre, ils doivent prendre la vie d’autres êtres humains. Et pour conserver une apparence humaine, ils doivent accomplir des actes que nous qualifierions volontiers d’inhumains.
Cette image m’a particulièrement interpellé, parce qu’elle m’a fait penser à certaines dynamiques relationnelles et collectives dans lesquelles la survie, la reconnaissance ou le bien-être des uns reposent sur l’épuisement, l’exploitation ou la destruction des autres. Il arrive que certaines personnes ne puissent conserver leur place dans un groupe qu’au prix de l’exclusion d’une autre, qu’elles ne puissent préserver leur statut qu’en participant à l’humiliation de quelqu’un, ou qu’elles ne puissent maintenir leur sentiment d’appartenance qu’en contribuant à la violence exercée collectivement. La destruction peut être symbolique, psychologique, sociale, et parfois même physique. Je me demande dans quelle mesure certains collectifs finissent par organiser leur fonctionnement autour de cette nécessité de sacrifier des individus pour assurer la continuité ou la prospérité des autres.
Il y a également quelque chose de troublant dans cette apparence humaine que les familiers retrouvent grâce à leur prédation. Elle m’évoque la manière dont une personne, un groupe ou une institution peut conserver un visage respectable, une réputation honorable, une apparence de normalité, alors même que cette respectabilité repose sur des violences exercées à l’encontre d’autres personnes. Comme si la destruction de certains permettait précisément aux autres de continuer à présenter un visage parfaitement humain. Et je trouve cette image d’autant plus intéressante que la violence peut alors devenir invisible aux yeux de ceux qui bénéficient de ses effets.
Enfin, la vampirisation est une nécessité permanente. Les familiers doivent continuellement trouver de nouvelles victimes. Cela me fait penser à ces systèmes qui ne peuvent se maintenir qu’en reproduisant les conditions de leur propre violence. Une victime en remplace une autre, les rôles peuvent évoluer, mais la dynamique demeure. Plus troublant encore, les familiers sont eux-mêmes des êtres transformés, entraînés dans cette condition par d’autres. Pour continuer à exister, ils doivent adopter les comportements de ceux qui les ont soumis. Cette image pose alors la question de la transmission de la violence : comment une personne initialement victime peut-elle être amenée à devenir prédatrice, et à perpétuer le fonctionnement même qui l’a détruite ?
Je garde surtout de cette vampirisation une interrogation : combien de relations, de groupes ou d’institutions paraissent vivants, prospères et parfaitement sains parce que d’autres personnes, quelque part, en paient continuellement le prix ?
Les territoires de chasse : l’organisation collective de la prédation
Dans Shigahime, Miwako et ses familiers ne sont pas seuls. D’autres créatures existent, notamment Tamaki, la sœur de Miwako, qui possède elle aussi son propre familier. Au fil de l’intrigue, on découvre un univers organisé autour de rapports hiérarchiques, de rivalités et de territoires de chasse. La prédation semble obéir à certaines règles, à des rapports de force et à une forme de répartition des espaces et des victimes. Ce qui m’a intéressé ici, c’est que la violence dépasse largement les relations individuelles entre les personnages. Elle s’inscrit dans une organisation collective, dans un monde dont elle constitue l’un des principes de fonctionnement.
Cette image m’a amené à réfléchir à la dimension systémique de l’emprise. On envisage souvent celle-ci à travers la relation entre une personne dominante et une personne dominée. Pourtant, certaines dynamiques d’emprise peuvent s’inscrire dans des organisations bien plus vastes, où les rapports de pouvoir, les dépendances et les privilèges sont distribués entre différents acteurs. La violence peut alors être exercée, entretenue ou rendue possible par plusieurs personnes, parfois sans qu’aucune d’entre elles n’en maîtrise entièrement le fonctionnement. Chacun occupe une place, bénéficie de certains avantages, subit certaines contraintes et participe, à des degrés divers, à la reproduction de l’ensemble. Les individus peuvent changer, les fonctions peuvent être redistribuées, les victimes peuvent se succéder, tandis que les mécanismes demeurent.
Les territoires de chasse m’ont particulièrement frappé. Ils suggèrent que la prédation peut devenir une pratique reconnue, encadrée, presque administrée. Les conflits entre prédateurs portent alors sur les frontières, les prérogatives ou la répartition des ressources. À l’intérieur de cet univers, il semble plus important de déterminer qui peut chasser, où et dans quelles conditions, que de s’interroger sur la chasse elle-même. Cela m’a rappelé certaines dynamiques institutionnelles dans lesquelles une énergie considérable est consacrée à définir les compétences, les responsabilités, les procédures ou les limites du pouvoir de chacun, tandis que les mécanismes qui produisent de la souffrance continuent de fonctionner. Les règles peuvent donner une apparence d’ordre et de légitimité à des pratiques dont les conséquences mériteraient pourtant d’être interrogées.
Je trouve également intéressante l’idée qu’un tel système puisse perdurer indépendamment des personnes qui le composent. La disparition d’un prédateur ne signifie pas nécessairement la disparition de la prédation. Un autre peut prendre sa place, hériter de son territoire, de ses privilèges ou de ses victimes. Cela invite à réfléchir aux limites d’une compréhension de l’emprise qui se concentrerait exclusivement sur la personnalité ou les intentions d’un individu. Que se passe-t-il lorsque les conditions permettant l’exercice de la domination restent intactes, même après le départ de celui qui l’exerçait ? Et dans quelle mesure les personnes qui composent un collectif contribuent-elles, parfois sans en avoir pleinement conscience, à rendre cette domination possible ?
Ce que je retiens de ces territoires de chasse, c’est finalement cette possibilité troublante : la violence peut être tellement intégrée à l’organisation d’un collectif qu’elle finit par relever de son fonctionnement ordinaire. On peut alors discuter de ses règles, de ses limites et de sa répartition, tout en continuant à considérer comme allant de soi le système qui la rend possible.
Combattre les monstres : la colère et la reproduction de la violence
Dans Shigahime, Osamu refuse initialement sa condition de familier. Il ne veut pas devenir un monstre, et cherche à préserver quelque chose de son humanité en refusant de s’attaquer à des innocents. Puisqu’il doit se nourrir pour survivre, il choisit de chasser d’autres créatures monstrueuses. Cette distinction lui permet de tracer une frontière morale entre ce qu’il accepte de faire et ce qu’il refuse de devenir. Pourtant, au fil de l’histoire, sa colère prend de plus en plus de place. La violence qu’il exerce devient toujours plus destructrice, alimentée par le ressentiment et le désir de vengeance. Et j’ai trouvé particulièrement troublant de voir ce personnage, qui cherche désespérément à conserver son humanité, devenir progressivement ce qu’il voulait précisément éviter.
Cette évolution m’a amené à réfléchir à la manière dont une personne peut chercher à résister à une violence tout en continuant à fonctionner selon les logiques de celle-ci. Osamu refuse de s’en prendre aux humains, mais il reste pris dans un univers, un système, où la destruction d’autrui constitue le moyen de survivre et de s’affirmer. Il change la cible de sa prédation, sans parvenir à s’extraire entièrement du fonctionnement qui lui a été imposé. Je me demande dans quelle mesure cela peut aussi se produire dans des relations d’emprise : lorsqu’on a longtemps été confronté à certaines formes de domination, il est peut-être difficile de s’en affranchir sans continuer, parfois malgré soi, à en reproduire les mécanismes. On peut rejeter une autorité, dénoncer ses abus, vouloir rompre avec elle, tout en conservant certaines de ses manières d’agir, de penser ou d’entrer en relation.
Il y a aussi la question de la colère. Celle d’Osamu me paraît parfaitement compréhensible. Il a été entraîné malgré lui dans un monde violent, privé de sa liberté et contraint de commettre des actes qu’il réprouve. Sa colère est une réaction à ce qu’il subit. Elle lui permet de refuser sa condition, de résister et de chercher à reprendre prise sur son existence. Je trouve important de le souligner, parce que la colère des personnes qui subissent des violences est parfois elle-même présentée comme un problème, alors qu’elle peut constituer une réponse légitime à l’injustice. Ce qui m’interroge dans le parcours d’Osamu, c’est la manière dont cette colère semble progressivement envahir son existence, jusqu’à devenir l’un des principaux moteurs de ses actes, avec une relation fusionnelle et passionnelle avec celle qu’il aime, Chika.
À partir de là, une autre question apparaît : que se passe-t-il lorsque la conviction de combattre quelque chose de monstrueux finit par justifier presque tous les moyens employés pour y parvenir ? Il peut devenir tentant de considérer que la nature de ce que l’on combat suffit à légitimer la violence qu’on lui oppose. Face à un monstre, on peut finir par s’autoriser des comportements que l’on aurait condamnés dans d’autres circonstances. Et peut-être que le risque est d’autant plus difficile à percevoir que l’on demeure profondément convaincu de défendre une cause juste. La légitimité de la colère, la nécessité de résister et la justesse d’une cause ne disent pourtant pas, à elles seules, ce qu’il advient de nos propres comportements.
Je trouve finalement cette image assez dérangeante, parce qu’elle interroge aussi celles et ceux qui cherchent à sortir d’une dynamique d’emprise ou à combattre les systèmes qui la rendent possible. La violence subie peut continuer à façonner les manières de penser, de réagir et de se rapporter aux autres, y compris lorsqu’on cherche à s’en libérer. Et je me demande si l’un des défis de la résistance ne consiste pas précisément à parvenir à inventer d’autres manières d’agir que celles que la domination nous a apprises. Comment combattre un monstre sans finir par lui ressembler ?
Ce que ces images m’ont laissé
Shigahime est une œuvre qui pousse la violence et la monstruosité jusqu’à l’excès. Et c’est peut-être précisément cette démesure qui m’a intéressé. En donnant une forme physique et spectaculaire à la prédation, à la dépendance et à la destruction, le manga rend visibles certaines dynamiques humaines autrement plus discrètes. La vampirisation m’a fait réfléchir à ces relations dans lesquelles la vitalité des uns repose sur l’épuisement des autres. Les territoires de chasse m’ont interrogé sur la manière dont la violence peut s’organiser collectivement, jusqu’à devenir une composante ordinaire du fonctionnement d’un groupe. Et le parcours d’Osamu m’a amené à réfléchir à ce que la violence peut produire chez celles et ceux qui cherchent précisément à lui résister.
Il y a aussi quelque chose que je trouve particulièrement intéressant dans cette violence exposée, presque esthétisée. Dans Shigahime, les corps sont déchirés, mutilés, dévorés. La violence possède une matérialité à laquelle il est difficile de se soustraire. Et je me demande si cette représentation outrancière ne permet pas, paradoxalement, de rendre plus concrètes certaines violences que l’on peine à regarder dans la réalité. Je parle régulièrement d’abus, d’emprise et de ce que peuvent vivre les personnes qui en sont victimes. Et je suis souvent frappé par les réponses que ces questions suscitent. On me parle de pardon, de rédemption, de réputation, de carrière brisée, de faits anciens, de la nécessité de passer à autre chose. Autant de considérations qui peuvent finir par occuper tout l’espace de la discussion, jusqu’à faire disparaître les personnes qui ont subi les violences et ce qu’elles continuent parfois à vivre. Comme si les blessures devenaient moins importantes à mesure qu’elles étaient moins visibles.
L’horreur corporelle de Shigahime m’a fait penser à cela. Elle donne à voir des corps consumés, des existences dévorées, des êtres humains réduits à l’état de ressources pour d’autres. Évidemment, toutes les violences ne se manifestent pas par des mutilations physiques. Mais je trouve intéressant qu’une fiction aussi excessive puisse donner une forme presque tangible à ce que certains discours parviennent à tenir à distance. Il devient difficile d’oublier ce que signifie être la proie lorsque le récit nous oblige à regarder ce qu’il advient d’elle.
Je referme donc Shigahime avec quelques images supplémentaires pour penser l’emprise, ses mécanismes et ses conséquences. Je ne sais pas ce que Hirohisa Satô entendait raconter au-delà de son récit horrifique, et je n’ai aucune certitude quant aux rapprochements que j’ai faits. Mais c’est aussi ce que j’apprécie dans la fiction : cette capacité à donner une forme à certaines intuitions et à faire surgir des questions là où je ne les attendais pas. Et peut-être que ces images me rappellent surtout une chose : derrière les discours sur les abus, derrière les justifications et les débats, il y a des personnes, des vies et des souffrances dont il faudrait commencer par mesurer la réalité.